Mots pour maux

Qu’espérer pour 2023 ?

L’Ukraine lutte âprement pour son indépendance et sa liberté face à une oligarchie nucléaire qui a perdu toute mesure et toute raison en justifiant sa guerre totale, qualifiée dans une novlang assumée d’« opération spéciale », en réaction à un soi-disant impérialisme occidental décadent et désuni qui en voudrait à l’intégrité de la sainte Russie.

La jeunesse iranienne se soulève pour revendiquer des libertés fondamentales face à la dictature théocratique des Mollahs qui réprime avec une violence inouïe cette rébellion soi-disant fomentée par un Occident décadent et dépravé qui voudrait imposer ses lois démocratiques en dépit des lois divines.

La Corée du Nord rêve d’holocauste pour préserver l’une des dernières autocraties communistes, toujours face aux menaces d’un occident libéral et soi-disant conquérant qui voudrait imposer ses lois démocratiques au détriment des intérêts des Nord-coréens, autrement-dit de ceux du dictateur en place, petit père du peuple, œuvrant au bien-être d’une nation infantilisée.

L’Afghanistan interdit aux femmes l’accès à l’université, pour les soumettre à un islam toujours plus pur, i.e. rigoriste et liberticide, après avoir chassé lors d’une guerre sainte sanglante le grand Satan occidental de ses terres.

La République Populaire de Chine surveille ses citoyens in situ ou à l’étranger par des moyens numériques et humains sans précédent qui relèguent le visionnaire Big-Brother au rang d’amateur, sur fond de guerre économique effrénée avec les États-Unis d’Amérique et ses satellites européens et océaniens, pour conquérir la position dominante et imposer les vues hégémoniques du parti communiste chinois urbi et orbi. Les Taïwanais et le monde en feront-ils bientôt les frais ?

Et la sphère médiatique, du soi-disant monde libre, s’extasie encore devant les progrès prétendument observés en matière de droit humain d’une pétromonarchie de la taille d’un timbre poste, organisatrice d’une compétition de football internationale dans une gabegie énergétique sans précédent tandis que la planète, notre bien commun, se réchauffe de manière toujours plus préoccupante.

Tous les regards se sont tournés vers le duel Messi-Mbapé, ces milliardaires icônes sacrées du ballon rond, pour savoir qui des deux aura l’ultime honneur de porter une troisième étoile sur sa tunique. Les médias de cette communauté internationale conquise aux héros du football recouvrent ainsi d’un voile pudique (si l’on peut dire) les exactions envers les milliers d’ouvriers qui, réduits à un esclavage dans des conditions inhumaines, sont morts pour l’édification des arènes footballistiques. Que dire des revendications en matière de liberté d’expression, de conscience, d’orientation de genre et d’égalité Femme-Homme dans les monarchies du golfe ?

Alors que le dénouement de ce spectacle grandiose, parfaitement mis en scène, et (en même temps) si pitoyable, vient de livrer son verdict, la mise au grand jour d’un QatarGate impliquant quelques-uns des plus hauts dignitaires européens corrompus par des lobbyistes mercenaires secoue à peine les rédactions des journaux, chaînes de télévision et autres réseaux sociaux, pour beaucoup propriétés de magnats à la tête de conglomérats financiers internationaux. Le chantage au gaz liquéfié peut avoir lieu, que les grincheux (aigris et hypocrites) ravalent leurs critiques et se taisent à jamais.

S’il revêt différents apparats, les hommes n’ont finalement qu’un seul dieu protéiforme, celui de l’argent, du pouvoir et de l’asservissement des peuples. Contre toute raison, nous avons édifié des temples à sa gloire en tout temps et à toutes latitudes, les plus récents, climatisés, le sont en plein désert, pour calmer les foules, pour mieux les repaître ou les abrutir afin de leur faire oublier un temps leur insignifiance miséreuse.

L’Occident, secoué par une crise existentielle violente, empêtré dans un wokisme victimaire n’est évidemment pas un modèle de civilisation parfait, et c’est sans doute heureux tant la perfection, pour autant qu’elle existe, est effrayante par son absolutisme et ennuyeuse par son uniformisationisme atemporel. Mais quel autre modèle existant sur cette planète lui préférer ? N’est-il pas le moins mauvais de tous les modèles pour paraphraser Churchill ?

Comme les mots d’Orwell, de Sansal, d’Atwood, de Grossman, de Koestler et de tant d’autres, paraissent vains. Ils existent bel et bien pourtant, malgré les autodafés et les menaces qui pèsent parfois sur eux et leurs auteurs (peut-on encore mentionner ici Salman Rushdie, les dessinateurs de Charlie, Samuel Paty, les 53 journalistes tués et les 515 emprisonnés en 2022 selon Reporters Sans Frontière ?). Leurs mots ne demandent qu’à être lus, enseignés et lus encore.

En cette période de vœux pour la nouvelle année, il me vient enfin à l’esprit l’article premier de la déclaration universelle des droits de l’humain des Nations-Unies :

« Art. 1. – Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Ainsi que l’article 73 de la constitution de l’Équateur sur les droits de la nature (adopté en 2008) :

« Art. 73. – L’État appliquera des mesures de précaution et de restriction pour les activités pouvant conduire à l’extinction d’espèces, la destruction d’écosystèmes ou l’altération permanente des cycles naturels ».

Ces articles, pour lesquels des femmes et des hommes innombrables, à différentes époques et en mutiples lieux, se sont battus et sont morts, ne vont pas de soi et ne doivent pas être tenus pour acquis, jamais. Puisse l’esprit de ces articles être plus largement respecté en 2023, puissent la raison et le discernement éclairer tous ceux (peu importe leur genre) qui président à la destinée du monde, pour le plus grand bénéfice des peuples et de la nature. Puissent toutes les idéologies construites sur l’asservissement liberticide d’une humanité sous-éduquée partout reculer.

En tant qu’occidental privilégié, disposant encore de la fortune, malheureusement en recul significatif en 2022, de vivre en paix dans son pays, en humain libre, i.e. disposant de la liberté de lire, d’apprendre, de débattre, d’écrire, et donc de s’élever pour construire un libre arbitre éclairé, mes vœux vont tout particulièrement aux Ukrainiennes et aux Ukrainiens, aux Iraniennes et aux Iraniens, aux Afghanes et à tous les opprimés de la terre qui n’ont pas cette chance et se battent pour en disposer ne serait-ce que des bribes. Puissent-ils, en 2023, accéder à ces joyaux fragiles que d’aucuns ego pathologiques, s’imaginant l’égal des dieux ou de leurs messagers, jugent illégitimes et n’ont de cesse de nous les ravir : la Paix, la Fraternité, l’Égalité en droit, et la Liberté telles que définies dans la déclaration universelle des droits humains.