Les chemins de la déraison – du réchauffement climatique à l’hiver nucléaire –

L’homme a-t-il été créé dans l’unique but de maximiser l’entropie de l’univers ? La question, bien peu originale, se pose et se repose, certes avec un caractère anxiogène fortement croissant au fil des siècles, sans que l’humanité ne semble pouvoir lui apporter une réponse raisonnable, i.e. sensée, autre qu’au travers d’injonctions toutes plus fermes et bien pensantes les unes que les autres, et toutes sans effet notable.

L’humanité a une propension à la déraison hors du commun, qui la distingue singulièrement des autres espèces. Même un simple virus est capable de muter pour survivre en harmonie avec son hôte. La déraison serait-elle le propre de l’Homme, la qualité intrinsèque qui distinguerait l’Homme de l’animal, de la bactérie ou du virus ?

Comment en effet est-il possible que les sociétés humaines puissent consacrer, ou plus généralement se voir imposer, quelques individus (en nombre très limité) en leur conférant un pouvoir surhumain ? Comment justifier que des individus faillibles comme vous et moi, puisque né Homme, puissent concentrer en leurs mains malhabiles un pouvoir susceptible d’annihiler l’espèce humaine et au-delà, toute vie sur Terre ?

Aujourd’hui, quelques trusts internationaux et états impactent encore très significativement et impunément sur la biodiversité des espèces, sur la qualité de l’eau, de l’air, de la nourriture, sur la hauteur des océans, sur la désertification des terres, etc.

Aujourd’hui, un seul individu peut décider de mettre sur orbite un véhicule terrestre sorti de ses usines, apothéose d’un marketing sans limite, au mépris de tout intérêt écologique ou scientifique.

Aujourd’hui, des sociétés privées aux mains de 3 ou 4 capitalistes insensés colonisent l’espace proche à des fins touristiques, d’exploitations minières ou encore pour la mise en place de réseaux de télécommunication hors de prix. Déjà, celles-ci projettent de coloniser les planètes du système solaire pour y installer peut-être des habitats survivalistes pour grandes fortunes, des mines de métaux rares ou d’autres ressources qu’elles auront largement participé à épuiser sur Terre.

Aujourd’hui, un chef d’état voyou, autocrate proclamé, soutenu par des oligarques et des milices mafieuses, peut, au 21ᵉ siècle, confisquer tout débat démocratique, faire chanter l’ensemble des habitants de la planète (y compris ses propres sujets) en menaçant de vitrifier le monde, dans le seul but de piller ses voisins aux velléités démocratiques et bien sûr de les assouvir, de les faire plier à son bon vouloir mégalomaniaque, à sa folie des grandeurs. Est-il prêt, comme il le dit, à « franchir le point de non retour » dans un vain espoir de ne pas perdre la face ?

Espérons qu’une once de raison permettra de repousser l’échéance funeste qui nous est promise entre hiver nucléaire et réchauffement climatique, et qui sait, peut-être que cette étincelle de bon sens pourra-t-elle décroître, un temps, le pic entropique qui s’impose à nous en consolidant le bloc européen, ce vieux continent qui semble avoir un tant soit peu appris des erreurs du vingtième siècle.

Il est du devoir de cette vielle Europe d’offrir un soutien total à nos frères ukrainiens et à son président Volodymyr Zelenski en ces heures si sombres : Slava Ukraini ! Qu’espérer si ce n’est qu’ils puissent survivre et intégrer l’Union Européenne à terme si tel est leur souhait. Osons espérer encore que leur glorieux exemple fasse école, afin que nos frères russes puissent eux aussi, un jour prochain, se rebeller et aspirer à la paix et à la démocratie. Car la Russie, une fois écartées les désespérantes tentations autocratiques, la nostalgie d’un sombre passé et d’une gloire douteuse, a toute sa place dans l’Union.

Les enjeux sont planétaires, les risques globaux. Un organisme de régulation mondial, neutre, altruiste, éclairé, fait cruellement défaut à l’humanité pour gérer les enjeux systémiques de la planète, mais aussi les conflits locaux.

Les événements récents démontrent à l’évidence que la dissuasion nucléaire a fait son temps. Celui de la dénucléarisation militaire de la planète serait le bienvenu. Mais, la déraison autocratique ou théocratique, voire anocratique, laisse peu d’espoir quant à la réduction des armements nucléaires, même à moyen terme. L’heure reste tristement à la prolifération des autocrates et de leurs armes de destruction massive.

Notre avenir sera-t-il donc un enfer chaud ou un enfer froid joué à la roulette russe par quelques autocrates sans scrupule qui n’ont aucun respect pour la vie humaine, pour la vie tout court ? À la tête d’états, d’idéologies ou de multinationales dominantes, leur but, outre l’enrichissement personnel, est un pouvoir absolu. Aspirant à une gloire pathétique et fantasmée, ils n’ont de cesse de faire courber l’échine des peuples, pour les asservir et les soumettre à leur bon vouloir et à leur vision pathologique du monde.

La forme du Donneur

Je me suis récemment essayé à l’écriture d’un petit conte pour enfant, sur le thème du cycle de la vie, des écosystèmes mis-à-mal et des conséquences sur les êtres et les sociétés que les ruptures de ces équilibres fragiles engendrent [1]. L’intrigue est construite autour d’un arbre mythique, le Donneur. Il s’agit d’un arbre que l’on pourrait qualifier de « fibonaccien » dans la mesure où le nombre de branches, au fur-et-à mesure que l’on s’élève en s’éloignant des racines, suit les éléments de la suite de Fibonacci [2] : Un+2 = Un+1 + Un.

Dans le conte, chaque branche se scinde en deux, mais de manière dissymétrique : la branche de droite se scinde deux fois plus rapidement que la branche de gauche. Dès lors il est légitime de se demander à quoi pourrait ressembler un tel arbre. Le figuier de mon jardin, qui s’acclimate très bien en terre celtique, suit plus ou moins la règle précédente, du moins au départ, mais très vite le bougre se rebelle. Pour optimiser sa croissance et son ensoleillement contesté par les chênes autochtones princiers qui le regardent de haut avec la suffisance altière propre à la noblesse de leur engeance, il s’affranchit sans scrupule, dès le troisième niveau, de la contrainte fibonacienne, pour autant qu’il ait eu une quelconque velléité à la respecter.

Ma curiosité devenant quasi obsessionnelle, j’ai dû me résoudre à une petite simulation informatique dont je vous livre ci-dessous le résultat. Si, à l’issue de la lecture du conte, vous exprimiez, comme moi, quelques doutes sur la forme de cet arbre imaginaire ou sur sa capacité à se tenir debout, je vous livre, sans ambages, une représentation possible du Donneur en deux dimensions.

La structure de l’arbre est certes un peu étrange, mais si vous l’examinez en détail, vous décèlerez assez rapidement sa structure fractale, composée de spirales typiques que l’on retrouve sur certains coquillages ou encore au cœur des fleurs de tournesol.

La viabilité numérique du Donneur étant établie, il ne reste plus qu’à l’imaginer décoré en sapin de Noël pour les fêtes de fin d’année, que je m’empresse de vous souhaiter excellentes, malgré la peste covidienne qui s’éternise.

__________________________________

[1] Le cycle du donneur : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-cycle-du-donneur

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Suite_de_Fibonacci

La magie de la politique ou la politique de la magie

Nous savons, ou devrions savoir depuis le temps, que le discours politique n’est pas le discours de la raison, qu’il n’a rien à voir avec la démarche scientifique, qu’il est fait de ressentis, d’omissions, de sophismes, de raccourcis, de simplifications orientées, de biais idéologiques, de raisonnements logiques erronés, de sentiments (celui de l’orateur ou ceux de l’électorat ciblé), voire de sentimentalisme, etc. En cette période d’élection, souvenons-nous des fameuses « promesses qui n’engagent que ceux qui y croient » que l’on prête à Jacques Chirac et à Charles Pasqua (adapté d’une citation d’Henri Queuille).

Depuis cette époque, déjà bien lointaine, la magie semble faire plus d’émules que le poker-menteur. En cette période pandémique, les sorciers de la politique n’ont-ils pas été capables de découvrir, ou de créer ex-nihilo, de l’argent magique, quoi qu’il en coûte ? Tels des alchimistes ils ont appris à transformer tout ce qui plombe les statistiques économiques en dette souveraine (je ne conteste pas les décisions prises, j’aurais néanmoins aimé connaître, avant que nous la contractions, le devenir cette dette. Que l’on m’assure, au-delà des promesses qui n’engagent que ceux qui y croient, que les classes moyennes et actives ne seront pas les seules contributrices à son remboursement. Certes, il est toujours envisageable que cette dette disparaisse à terme d’un coup de baguette magique exécuté d’un geste magistral par une fée politicienne écogénéreuse et bien-pensante).

Mais revenons à ce fameux discours politique. S’il ne relève pas d’un discours de vérité, nous attendons, en principe, que celui-ci reste dans certaines limites de la raison, qu’il ne transgresse pas trop les lois de la nature et de l’univers. Certes, certains d’entre nous considèrent encore que la terre est plate ou que le créationnisme prévaut sur le darwinisme, mais, j’ose croire que nous sommes nombreux encore à espérer que ce type de croyances d’un autre age demeure confiné dans des sphères limitées et apolitiques, que leur écho dans les médias se réduise à un petit sifflement peu dérangeant noyé dans le bruit tonitruant ambiant.

La campagne présidentielle révèle malheureusement qu’il n’en est rien. Elle fournit au contraire une occasion unique pour élever ces insignifiants acouphènes au statut de buzz médiatiques qui se propagent de manière virale sur les réseaux dits sociaux.

Le dernier exemple en date, qui atteint des sommets, mérite que l’on s’y attarde. Que dire en effet de cette phrase de Sandrine Rousseau, candidate à la primaire Europe Écologie Les Verts : « Je préfère des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR » [1]. En extrayant cette phrase de son contexte, me direz-vous, vous ne valez pas mieux que les sophistes que vous vous efforcez à critiquer ! Soit ! Voici donc la phrase un peu mieux contextualisée :

« Le monde crève de trop de rationalité, de décisions prises par les ingénieurs. Je préfère des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR » [1].

En quoi l’autrice de ces phrases atteint-elle les cimes embrumées d’une pensée politique, apparemment contaminée par un courant philosophique Harry Potterien en plein essor ? D’après moi à quatre titres, mais mon analyse rapide n’est sans doute pas exhaustive :

  1. « Le monde crève de trop de rationalité » : le monde crève, on peut être d’accord avec cette prémisse si l’on en croit les dérèglements climatiques et les rapports alarmistes entre autres du GIEC publiés depuis les années 1950 (voir Cassandre, Le Soleil Vert, Charney, le GIEC et moi) qui en passant sont ou ont été rédigés par des scientifiques et des ingénieurs, en tout cas pas par des politiques, encore moins par des sorciers, qu’ils soient moldus ou sangs-purs, du moins j’ose l’espérer.
  2. « Le monde crève de trop de rationalité, de décisions prises par les ingénieurs » : les décisions ne sont pas prises par les ingénieurs ou les scientifiques, mais précisément par les politiques. Ils sont là pour ça, c’est l’essence même de leur raison d’être que de prendre des décisions (à ma connaissance aucun ingénieur n’a été président de la république ou premier ministre depuis Valéry Giscard d’Estaing, c’est à dire depuis 1981. La dette publique s’élevait alors à 21% du PIB, elle frise aujourd’hui les 120% du PIB).
  3. « Je préfère des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR » : pour une écoféministe auto-proclamée (on peut se demander d’ailleurs ce que ce néologisme recouvre précisément), je trouve le propos particulièrement sexiste. Il sous-entend que les femmes ne participent pas à la construction des EPR, ce qui est bien entendu faux, ou alors que les femmes qui participeraient à la mise en œuvre de ces instruments dignes de Voldemort, ne seraient plus des femmes à part entière. Dans une forme d’excommunication, il ne faudrait donc plus les comptabiliser dans les sections propres à la gent féminine.
  4. Vaut-il mieux jeter des sorts plutôt que de construire des EPR, ou plus largement développer la production d’énergie nucléaire ? On peut en débattre sereinement, toute question mérite d’être posée, et je suis certain que les plus jeunes qui lisent Harry Potter (et les autres) pourraient apprendre beaucoup des réponses (argumentées) que l’on pourrait leur apporter à ce sujet. L’écarter d’emblée en exprimant son mépris pour toute pensée rationnelle et pour les ingénieurs atomistes de sexe non féminin (principalement hommes blancs de plus de 50 ans ?) exclut tout débat et confère au discours une dimension idéologique, dogmatique, plutôt inquiétante.

Allez, je prends le risque qu’un méchant sort me damne pour l’éternité : pour élever le débat, les candidats EELV pourraient-ils nous dire ce qu’ils pensent de l’article de Kharecha et Hansen [2] (au-delà des habituels vade retro satana) ?

En question subsidiaire, pourraient-ils nous dire ce qu’ils pensent de la construction dans le Finistère d’une centrale thermique au gaz (une énergie carbonée donc) pour pallier les intermittences de la production électrique des sites éoliens maritimes que l’état implante en baies de Saint-Brieux et de Quiberon [3] ?

Pour ceux (le « ceux » ici inclut les « celles » : je précise pour qu’on ne me fasse pas un procès en machisme systémique) qui souhaiteraient se construire une opinion éclairée (i.e. en adoptant un point de vue scientifique, technique et argumenté) sur les enjeux de la transition énergétique, je conseille vivement le blog de Jean-Marc Jancovici [4] (Pour les ingénieurophobes, je me dois de mentionner, avant qu’ils ne cliquent sur le lien, que JMJ est ingénieur en climatologie, sorti de l’école Polytechnique en 1984). On y découvre un point de vue systémique très documenté. L’effort de vulgarisation rend abordable la lecture des nombreuses études, analyses et commentaires mis à disposition sur son site (notamment cet interview dans Marianne [5] portant sur l’impact de la fermeture de la centrale de Fessenheim). C’est véritablement passionnant ! Pour conclure, voici une citation tirée de ce site qui résume la position de l’auteur en évoquant les obstacles qui se dressent face à la pensée rationnelle : « Mais les actes de foi soudent les communautés, nous sommes faits ainsi. L’important est de le savoir et de savoir s’en rendre compte. » [4]

[1] Interview de Sandrine Rousseau sur Charlie Hebdo, 25 août 2021

[2] Pushker A. Kharecha* and James E. Hansen, Prevented Mortality and Greenhouse Gas Emissions from Historical and Projected Nuclear Power, © 2013 American Chemical Society.

[3] Question écrite n° 18742 de Mme Marie-Thérèse Hermange, Sénatrice, posée lors d’une session du Sénat, publiée dans le JO Sénat du 02/06/2011 – page 1427. Cette question n’a pas donné lieu à réponse.

[4] Blog de Jean-Marc Jancovici

[5] Interview de Jean-Marc Jancovici parue sur le site de Marianne le 3 mars 2020, dans le contexte de la fermeture de la centrale de Fessenheim.

Cassandre, Le Soleil Vert, Charney, le GIEC et moi

Depuis que Cassandre, fille du roi Priam de Troie, se refusant au dieu Apollon qui lui avait fait don de prophétie, essuya son courroux, les historiens, les philosophes, les scientifiques et les romanciers s’interrogent : les lanceurs d’alerte ont-ils une chance d’être audibles et entendus ?

A l’heure où l’AFP a laissé fuiter quelques morceaux choisis du prochain rapport du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC) en laissant planer des thèses ouvertement apocalyptiques, la question mérite qu’on y revienne.

Il y a 42 ans tout juste, le professeur Jule G. Charney du MIT, chargé d’une étude concernant l’impact du dioxyde de carbone sur le réchauffement climatique, publiait le fameux rapport Charney1. L’étude a établi dès juillet 1979, avec une acuité avérée, les changements atmosphériques que nous avons connus ces quatre dernières décennies. Voici ce que l’on peut lire dans le résumé synthétique présenté en préambule dans ce rapport :

« … nous avons limité nos investigations aux effets climatiques directs de l’augmentation constante des concentrations atmosphériques de CO2 et nous avons supposé un taux d’augmentation du CO2 qui conduirait à un doublement des concentrations dans l’air à un moment donné de la première moitié du XXIe siècle.

… Lorsque l’on suppose que la teneur en CO2 de l’atmosphère est doublée et que l’équilibre thermique statistique est atteint, les efforts de modélisation les plus réalistes prévoient un réchauffement de la surface de la planète compris entre 2 et 3°C, avec des augmentations plus importantes aux latitudes élevées. Cette fourchette reflète à la fois les incertitudes (de l’ordre de 1,5°C) de la compréhension physique et les imprécisions découlant de la nécessité de réduire le problème mathématique à un niveau pouvant être traité par les ordinateurs électroniques les plus rapides disponibles. Il est toutefois significatif qu’aucun des modèles de calcul ne prévoit un réchauffement négligeable. »

Source : The Conversation

La courbe précédente est assez éloquente : elle met en évidence la corrélation entre taux de C02 observé dans l’atmosphère et température moyenne globale du globe. La probabilité pour que le réchauffement climatique global dépasse les 1,5°C est estimée aujourd’hui par les météorologues à plus de 0.4, ce qui va clairement dans le sens des prédictions du rapport de Charney. Les fuites de l’AFP en date du 23 juin 2021 nous donnent un aperçu très alarmiste du pré-rapport du GIEC. Ce dernier tire l’alarme de manière explicite pour marquer les opinions publiques :

« La vie sur Terre peut se remettre d’un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes. L’humanité ne le peut pas. »

Inondations, déforestations, sécheresses, désertifications, fonte du permafrost, famines, submersions de territoire et déplacements massifs de population, surpopulations localisées, crises économiques : le pré-rapport du GIEC estime à 1,7 milliard d’individus significativement impactés de manière directe ou indirecte par le réchauffement climatique.

Ces perspectives évoquent de manière troublante Le soleil Vert (Soylent Green), le roman d’anticipation écrit par Harry Harrisson en 1966. Ce roman décrit une société humaine qui tente de survivre sur une terre minée par la pollution, un accès de plus en plus restreint aux ressources vitales, en particulier l’eau potable, la surpopulation, le réchauffement global à la surface de la planète, la corruption, la pauvreté et l’insécurité.

Un film, librement inspiré du roman de Harrisson a été produit quelques années plus tard par la MGM, mis en scène par Richard Fleischer, avec Charlton Heston dans le rôle d’un flic à tout faire, laminé par une mission devenue ingérable. L’univers dépeint dans ce roman et ce film ne semble plus très loin d’une réalité que nous pourrions vivre autour des années 2050 si l’on en croit les fuites du pré-rapport du GIEC. En tant que conseiller technique lors de la réalisation du film de Fleischer, le professeur Franck R. Bowerman, enseignant-chercheur à la South California University, président de l’American Academy for Environmental Protection, écrivait ces lignes que l’on retrouve dans la postface de l’édition (traduite) de 1974 de l’ouvrage de Harrisson :

« J’ai accepté de servir de conseiller technique pour LE SOLEIL VERT parce que j’estime que ce film offre une image réaliste de notre avenir. J’ai la ferme conviction qu’une croissance démographique sauvage s’ajoutant à la pollution croissante de l’atmosphère et des mers constitue le problème le plus grave que l’humanité ait présentement à résoudre. Si l’univers continue d’être pollué et surpeuplé, il en résultera inévitablement des bouleversements considérables dans notre mode de vie, une prolifération de crimes, de meurtres, de révoltes et un état général de misère et de famine. À moins que des mesures soient prises dès maintenant, nos cités déborderont bientôt de chômeurs, réduits au vagabondage et dépendant pour leur subsistance de l’aide du gouvernement. Les commodités auxquelles nous sommes accoutumés (l’électricité, la lumière, la chaleur, etc.) ne seront plus disponibles. Les sous-sols du métro deviendront de vastes dortoirs, des véhicules, désormais inutilisables, encombreront les rues et les transports aériens seront paralysés.

Certains pays, comme l’Inde, ont déjà atteint le point critique. À New Delhi, 50 000 hommes et femmes vivent et dorment dans les rues. Les fourgons emportent chaque matin des centaines de cadavres. Les statistiques concernant Bombay et Calcutta sont encore plus effrayantes.

Les conséquences d’une attitude de « laisser faire » seraient désastreuses. Je suis en désaccord radical avec ceux qui soutiennent que la terre peut supporter indéfiniment la croissance démographique présente. Nos réserves nutritives s’épuisent, nos océans se meurent, notre atmosphère devient chaque jour plus impure et nos ressources minérales sont exploitées largement au-delà des limites raisonnables. Certains prétendent que de tels propos ne sont pas fondés et que ces craintes sont excessives. En tant que spécialiste de l’environnement, j’insiste sur le fait qu’elles sont justifiées. Il est encore temps de faire marche arrière, et d’agir.

Dans le cas contraire, LE SOLEIL VERT cesserait d’être un simple avertissement. Il deviendrait l’épitaphe de l’humanité. »

55 ans après la parution de l’ouvrage de Harrison, 47 ans après le film qui en est tiré et les écrits de Bowerman, 42 après le rapport Charney, le pré-rapport du GIEC semble, d’après les fuites de juin 2021, vouloir leur donner raison, dans un horizon estimé à une trentaine d’années. Les effets d’hystérésis qui régissent les processus régulateurs du climat laissent penser que cet horizon sera effectivement atteint, quoique fasse aujourd’hui l’humanité. Tout au plus pourra-t-elle atténuer les effets les plus catastrophiques si des mesures draconiennes sont prises ce jour.

A l’issue des années Trump, avec l’émergence des nouvelles puissances comme la Chine ou l’Inde, l’avènement du continent Africain caractérisé par des taux de croissance élevées, on peut douter d’une remise en question profonde et coordonnée des décideurs qui président au destin de l’humanité. Tous nos modèles actuels sont basés sur une croissance économique et démographique qui sous-entend, qu’on le veuille ou non, un accroissement de la consommation énergétique, une augmentation des niveaux de pollution, un appauvrissement des sols accru, et une raréfaction de nos ressources naturelles (eau, terre rares, certaines matières premières) pour certaines non renouvelables (à moins de considérer l’exploitation de ressources extra-terrestre). Puisque l’on en parle, la croissance démographique principalement alimentée par la fécondité du continent Africain se poursuivra, d’après les démographes, jusqu’en 2100 pour atteindre plus de 11 milliards d’individus.

Source : ONU 2015

Nous ne sommes pas prêts à considérer des modèles de décroissance, comme en témoigne par exemple le rapport de notre commissaire au plan2, François Bayrou, qui prône, pour « préserver notre modèle social », d’adopter une politique nataliste et d’ouvrir les frontières.

Apollon, dieu grec du soleil (vert de rage ?) et de la lumière n’a pas fini de se jouer de Cassandre et de ses descendants !

______________________

1 https://www.bnl.gov/envsci/schwartz/charney_report1979.pdf

2 https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/contenu/piece-jointe/2021/05/hcp_demographie_note_douverture_mai_2021_3.pdf

Retour à Greenobel, au coeur du Wokistan

de Louis Néel à Rokhaya Diallo

D’aucuns ont la dent dure envers toi. On te considère, ici peu accueillante, là sans grandeur d’âme. Parfois ta laideur est mise en exergue et l’on se moque volontiers de ton peu de caractère. Il est vrai que ces dernières années tu défraies la chronique plus que de raison pour des ‘incivilités’ (certes, cet euphémisme recouvre parfois d’un voile pudique une sauvagerie sans nom) qui sapent ta réputation. Certains de tes détracteurs les plus virulents n’hésitent pas à t’affubler outrageusement du sobriquet de «Chicago des Alpes».

Pourtant, chaque fois que mes yeux se posent sur toi, après de longs mois, parfois de longues années d’absence, je me surprends à éprouver un doux pincement au cœur. Pour moi qui t’ai connue enfant, tu es comme un ancien port d’attache. Je connais bien tes charmes discrets que tu caches par modestie ou par pudeur le long de tes quais, au détour d’une ruelle pavée de la vielle ville ou d’une place piétonne.

J’avais de longue date décidé de te rendre une courte visite, au début du mois de juin. A cette période de l’année qui hésite entre le printemps et l’été, la canicule n’a pas encore pris possession de tes avenues ni de tes terrasses. Les arbres, embellis à leur pied par des parterres de fleurs aux vives couleurs bigarrées et impressionnistes, arborent encore fièrement leur couronne bruissante d’un vert vivace.

En sortant de la gare, à deux pas de l’École de Management, je longe une fresque de Marie Killy peinte en trompe-l’œil sur un pignon d’immeuble le long de la rue du Colonnel Denfert-Rochereau : des pigeons aux allures de colombes prennent leur envol dans un ciel azuré. L’un d’entre eux en profite pour sortir du cadre, symbole de l’émancipation des idées et des découvertes ? Ici aussi le street-art tente de contester l’espace urbain aux tags agressifs qui ruinent la plupart des façades. Quelques «Fuck la police» et autres «ACAB» balisent tristement ma progression qui prend bien vite la forme d’un pèlerinage. Je ramasse un tract ‘égaré’ que la brise a rendu bohème. En m’apprêtant à le déposer dans une poubelle en fer forgée venue à ma rencontre, mon regard s’arrête sur son titre accrocheur «Juin 2021, le mois décolonial. Pour l’émancipation, l’écologie et la justice sociale»1. Ma curiosité l’emporte et j’entame la lecture du tract :

« DÉCONSTRUIRE L’IMAGINAIRE COLONIAL –

Printemps arabes, Black Lives Matter, Me Too, affaire Adama Traoré, manifestations pour l’environnement, la dernière décennie est secouée par une furieuse et réjouissante envie d’en finir avec le mépris. Partout dans le monde, les peuples expriment leur désir d’émancipation, de liberté, de renouveau. Partout, cette énergie stimulante et cette dynamique salutaire sont confrontées aux postures défensives d’une minorité bien assise, arc-boutée sur ses privilèges hérités d’un autre âge. C’est dans ce contexte que nous souhaitons proposer des espaces d’expression pour celles et ceux qui proposent une lecture différente, interrogent notre manière de faire société et luttent contre les assignations… ».

Vaste programme aurait pu ironiser le Général. En poursuivant ma lecture j’apprends que Rokhaya Diallo est invitée aux côtés d’autres guest-stars, néo-apôtres de la religion éveillée, toutes adoubées par les réseaux sociaux et les plateaux médiatiques qui font l’actualité. Je plie le tract, dépité, pour le glisser dans ma poche et poursuis ma promenade en traversant le parc Paul Mistral. Des images de Février 1968 me reviennent forcément en mémoire. Le Général de Gaule, justement, inaugure les jeux olympiques d’hiver. La vasque olympique monumentale érigée pour l’occasion par le sculpteur César et embrasée en 68 par Alain Calmat, est toujours dressée à l’entrée ouest du parc. Je l’effleure comme on le ferait d’une relique. Puis les images de la victoire de Jean-Claude Killy, émergeant en plein saut des bosses du coq (situées au niveau de la cassure du col de la Balme) lors de la terrible descente de Casserousse, resurgissent et m’arrachent un sourire. Je me souviens que mon cœur d’enfant avait explosé d’une joie jubilatoire. En ce temps là, nous étions tous, mes camarades, mon frère et moi, des Jean-Claude Killy.

Je rebrousse chemin pour aller saluer le Lycée Champollion. Je rejoins ainsi le cours Lafontaine que je remonte vers le nord, et je le retrouve, ému. ‘Champo’ est le bahut où j’ai effectué mes classes préparatoires, maths-sup et maths-spé, il y a bien des décennies déjà. Ses façades sont salies de hiéroglyphes des temps décoloniaux, mais il est resté tel quel, comme si, pour lui, le temps s’était arrêté. Je ne peux m’empêcher de me hisser sur les appuis en pierre pour atteindre les fenêtres basses qui bordent la contre-allée piétonne. Les tables, les chaises, les tableaux noirs qui crissent sous la craie sont demeurés très proches de ceux qui hantent mes souvenirs de taupin. Des vidéos-projecteurs, seule concession faite à la modernité, sont venus garnir les hauts plafonds voûtés.

J’effectue un petit détour avenue Félix Viallet. C’est là que j’ai préparé et soutenu ma thèse en traitement du signal. Les laboratoires de recherche en sciences du numérique ont déménagé depuis longtemps pour rejoindre le campus de Saint Martin d’Hères, mais le bâtiment du début du 20ème siècle qui nous accueillait vers la fin des années 80, transpirants l’été et grelottant l’hiver sous ses combles mansardées, est toujours debout, plutôt fringant même.

Mon errance touche à sa fin, mes pas me conduisent enfin à destination : MINATEC, un bâtiment moderne, hightech, érigé malgré le militantisme exacerbé des écologistes brandissant bien haut le sacro-saint principe de précaution, idéologiquement contre tout progrès scientifique susceptible de modifier les écosystèmes (autrement dit anti-tout). Que la plupart d’entre eux acceptent malgré les postures de se faire vacciner avec des vaccins à ARN-messager ne m’offusque même plus, signe que je m’assagis. MINATEC héberge le campus d’innovation en nano et micro technologies. C’est ici que se tiendra sur deux jours la conférence débat à la mémoire de Louis Néel, prix Nobel de physique en 1970, ton âge d’or selon moi, très chère ville de Grenoble2. Le CNRS et l’UGA organisent cet événement mémoriel. L’UGA, i.e. l’Université Grenoble Alpes (ne me demandez pas pourquoi la préposition a disparu), est un établissement d’enseignement supérieur et de recherche très récemment constitué, essentiellement pour intégrer le classement international de Shanghai. Il réunit les sciences humaines et les sciences dites dures. A mon époque, l’Université Joseph Fourier (mathématicien et physicien français, ancien préfet de Napoléon) regroupait les sciences (dures) et l’Université Stendhal (qu’on ne présente pas, en principe) rassemblait les sciences humaines. Sans doute ces dénominations passéistes étaient-elles devenues obsolètes, ‘faisaient trop peu société’ dirait-on aujourd’hui, en manquant franchement d’inclusivité au sens des critères wokes actuels.

Quel impact médiatique auront les 50 ans du Nobel de Néel dans ce mois du décolonialisme Grenoblois ? Que pèsent en effet les découvertes sur l’antiferromagnétisme et le ferrimagnétisme face aux théories racialistes, décolonialistes, inter-sectionnelles et historico-déconstructiviste ? Soyons lucides ! L’événement aura un poids purement anecdotique. Le retentissement de ces journées ne touchera guère plus que les milieux scientifiques avertis, et encore, principalement les représentants d’âge mûr des disciplines concernées. De nos jours, si le tapis rouge de l’Elysée est déroulé pour McFly et Carlito, qui a entendu parler d’Emmanuelle Charpentier ?

Napoléon, Champollion, Stendhal, Fourier, de Gaulle, Killy, Néel, toutes ces légendes qui ont fait la grandeur passée de Grenoble et de la France, seront peut-être bientôt emportés par la tornade déboulonnante d’une cancel culture glaçante.

Alors, si vous êtes de passage à Grenoble les 10 ou 11 juin, n’hésitez pas à pousser la porte du bâtiment MINATEC, osez pénétrer dans l’amphi qui donne sur le parvis Louis Néel. Vous vivrez sans doute un événement unique autant qu’éphémère. Cela changera éventuellement l’image que vous pourriez vous faire de cette ville coincée au fond des vallées du Drac et de l’Isère.

À défaut de pouvoir participer à ce petit cycle de conférences intitulé « Louis Néel, 50 ans après le Nobel », si vous souhaitez creuser une page d’histoire (romancée) de la vie de Louis Néel, je vous conseille vivement la lecture d’«Épopée d’un été dans la vie d’un homme hors ligne – épopée de Louis Néel, prix Nobel de physique – »3, une pépite étonnante et méconnue, un petit livre improbable dont je ne peux résister à reproduire ici le résumé :

« Ce récit est une fiction. Il est nourri par les pages autobiographiques présentes au début de l’ouvrage «Un siècle de Physique écrit par Louis Néel en 1991». Ce récit retrace le parcours épique d’un scientifique pendant la débâcle de 1940. Louis est mobilisé au CNRS pour résoudre le problème des navires menacés par les mines magnétiques allemandes. C’est le parcours fabuleux de ce physicien qui, partant du 13, quai d’Orsay à Paris atteindra l’Arsenal de Toulon, puis les ports de Brest et Cherbourg, pour finir à Alger. Le projet de recherche à Grenoble, l’idée de rassembler des hommes d’exception, capables de résister, capables d’innover, de revigorer et propulser toute une ville en devenir a mûri au cours de cet été 1940. Le prix Nobel de Physique viendra quelques décennies plus tard couronner cette vie d’exception.« 

Avant de reprendre le train qui m’emportera vers l’Ouest, je ne manquerai pas de grimper sur les crêtes environnantes pour tirer ma révérence aux Colosses de bois, de roche, de neige et de glace qui ont couvé mon enfance. Que ces fiers massifs de Belledonne, du Vercors et de la Chartreuse, fidèles gardiens de la porte des Alpes, veillent sur toi, noble citée jadis si lumineuse. Je prierai, en agnostique obstiné, pour qu’un jour prochain, ils puissent témoigner de ta renaissance.

______________________

1 http://mixarts.org/association/evenement/du-2-au-29-06-le-mois-decolonial/

2 http://nobel50.neel.cnrs.fr/index.php/10-11-juin-2021/

3 https://www.amazon.fr/Epop%C3%A9e-dans-homme-hors-ligne/dp/167993984X

Dernières mises à jours avant le monde d’après ?

« … Ma conviction est que nous devons aborder ce sujet en faisant d’abord preuve de transparence et d’une évaluation juste. C’est pourquoi j’ai lancé de nouvelles plateformes pour lutter contre la discrimination, le racisme, etc. Deuxièmement, un dialogue calme et ouvert pour comprendre comment cela s’est passé et d’une certaine manière déconstruire notre propre histoire, mais sans aucune confusion, nos histoires sont très différentes… »1, ainsi s’exprimait le Président Emmanuel Macron le 18 avril 2021 sur CBS (Columbia Broadcasting System) News, en réponse à une question de Margaret Brennan relative, entre autres, au passé colonial de la France et aux discriminations, inégalités ou racismes existants en France, comparés à la situation étasunienne du moment.

Que doit-on entendre par déconstruction de notre propre histoire ? Le politique peut-il être le donneur d’ordre d’une déconstruction de l’histoire ? Dans quel but ? S’agit-il d’une forme d’uchronie qui consiste à reconstruire un nouveau roman national à l’image de la composition (ou est-ce de la dé-composition) du pays telle qu’elle se dessine aujourd’hui ?

Les faits historiques sont ce qu’ils sont. Ce qui fait la France ce sont les valeurs et les idées élaborées depuis l’antiquité qui sous-tendent notre idéal, notre constitution, non l’origine ethnique ou les gènes, certainement pas la couleur de peau. Nos aînés, nos professeurs, l’école de la république, tous ceux qui nous ont permis de nous élever pour devenir des adultes conscients, éclairés, humanistes, libres et responsables constituent le creuset de la république française.

Que représente ici, dans la bouche de notre président, la déconstruction de l’histoire, si ce n’est une manifestation d’allégeance, d’alignement ou de soumission à la culture woke en vogue outre-atlantique ? Cette culture de la suppression (cancel-culture), prônée par les nouveaux apôtres auto-proclamés du bien, augure d’une déconstruction des valeurs occidentales héritées des lumières, sans doute bien trop blanches à leurs yeux, en particulier les valeurs universalistes, celles sur lesquelles repose notre conception de la laïcité, et qui, jusque là, nous ont unis malgré nos différences.

Remplacées par des critères genrés, racialistes, intersectionnels et dé-colonialistes, quantifiées via les fameuses « nouvelles plateformes transparentes anti-discrimination» et les réseaux sociaux, la reconstruction du meilleur des mondes sur les ruines de notre histoire déconstruite promet (comme certaines Cassandres l’évoquent déjà) d’être pavée d’affrontements communautaristes.

A l’heure où le dernier rapport de prospective à 20 ans du NIC (National Intelligence Council)2 vient d’être publié, risquons-nous à une projection Psychohistorique3 au sens de Nat Schachner et d’Asimov : dans un terme à peine plus lointain, sous les assauts des tentations idéologiques, bien sûr toutes empanachées de bonnes intentions, totalitaires, universelles et numériques, le racisme sera définitivement éradiqué, dixit le futur CBS (Cancel Bureau of Statistics)4, la couleur de peau et le genre devenant le cadet des soucis de l’humain du monde d’après, avec ou sans matrice, réinitialisé, connecté, augmenté, gavé de prêches médiatiques bien-pensants, surveillé par s.on.a voisin.e, sa e-social-community et le néo-système éveillé (comprendre en alerte ou aux aguets). Hommo sapiens pourra alors disparaître au profit d’hommo stultus, un être définitivement reprogrammé, soumis et lobotomisé.

« Celui qui contrôle le passé contrôle le futur. Celui qui contrôle le présent contrôle le passé »5. Mais qui s’est installé sur le trône du maître des horloges ? Et aujourd’hui n’est-il pas déjà un peu demain ?

_______________

1 https://www.youtube.com/watch?v=zGBWkWkOFxI (extrait situé entre les 20ième et 25ième minutes), «My conviction is that we must tackle this subject by, first, demonstrating transparency and fair assessment. That’s why I launched new platforms to fight against discrimination, racism, etc. Secondly, a calm and open dialogue to understand how it happened and in a way to deconstruct our own history, but without any confusion, our histories are very different »

2 https://www.dni.gov/files/ODNI/documents/assessments/GlobalTrends_2040.pdf

3 La psychohistoire est une science fictive imaginée par l’auteur de science-fiction Nat Schachner puis développée plus largement par Isaac Asimov dans le cycle Fondation.

4 Le CBS est purement imaginaire, on pourrait l’assimiler au bureau du recoupement du ministère de l’information (c.f. Brazil, film de Terry Gilliam, 1985).

5 « Those who control the past control the future, and those who control the present control the past », George Orwell, 1984.

Promenade le long des décimales de Pi

La 7ème édition du rapport d’analyse de prospective globale pour les vingt prochaines années du NIC1 (National Intelligence Council) vient de sortir. On peut contester ou adhérer à la vision atats-unienne ou occidentale (le rapport de prospective produit il y a deux ans par l’Union Européenne2 comporte des similitudes importantes avec l’analyse du NIC) que ce rapport de 156 pages propose sur l’avenir de la planète et de ses habitants. Je ne me risquerai pas à porter un quelconque jugement sur les évolutions possibles des forces environnementales, sociétales, économiques et culturelles qui façonneront, selon le NIC, les sociétés humaines de demain. Ce qui par contre me semble frappant c’est l’ampleur du champ des possibles envisagés dans ce rapport, caractéristique à mon sens de l’époque instable que nous traversons. Les cinq scenarii proposés par le NIC sont intitulés (en espérant que ma traduction n’est pas trop éloignée du sens recherché par les auteurs du rapport) :

  1. renaissance des démocraties,
  2. un monde à la dérive,
  3. coexistence compétitive,
  4. silos (ou blocs) séparés,
  5. tragédie et mobilisation.

Si les scenarii 1 et 3 peuvent paraître plus acceptables, les scenarii 2,4,5 sont potentiellement beaucoup plus anxiogènes.

Nous serions donc, d’après le NIC, à la croisée des chemins, à proximité d’un point de bifurcation, pour reprendre la terminologie de la théorie du chaos3, conduisant à des futurs a priori très divergents. Nul besoin d’être grand clerc pour deviner que des causes significatives, comme le réchauffement climatique, la pression démographique et l’emprise croissante du numérique, prolongeront les grands bouleversement initiés en ce début de millénaire. Ceux-ci sont essentiellement liés à l’accès aux ressources, comme les terres fertiles, l’eau, les terres rares et l’énergie, mais aussi à l’accès au travail, aux soins et à la redistribution des richesses.

Les conflits émergents que nous promettent ces différents scenarii sont-ils évitables, ou a minima pourront-ils être amortis ? Le NIC ne s’avance pas à ce sujet : en proposant pas d’estimations sur leur vraisemblance, il ne hiérarchise pas les scenarii. Il affiche au contraire selon moi son manque de confiance sur la capacité de l’humanité à gérer des problèmes globaux, i.e. à l’échelle de la planète. Au regard du grand écart proposé par les scénarii du NIC, on est conduit à faire le constat frustrant que tout est écrit, mais rien n’est pleinement anticipable ou globalement prédictible.

Cette frustration m’évoque les suites ou nombres univers de Jean-Paul Delahaye4. La théorie des nombres, l’un des champs les plus ardus des mathématiques pures, est parfois troublante dans ses implications. Elle permet par exemple d’établir, assez trivialement d’ailleurs, que tout est déjà écrit. Plus précisément tout ce qui a été écrit par le passé mais aussi tout ce qui sera écrit dans le futur préexistent au sein de certains nombres que l’on qualifie de nombres univers.

Aussi troublant que cela puisse paraître, il est possible de s’en convaincre aisément. Si l’on convient que chaque texte est fini, i.e. qu’il contient un nombre fini de signes, alors chaque texte peut être représenté sous la forme d’un nombre entier, potentiellement très grand. On peut par exemple associer à chaque signe un entier compris entre 0 et 127, un code ASCII5. Par concaténation des codes associés aux signes du texte on obtient ainsi un nombre entier naturel qui encode le texte lui-même.

Chaque année, un nombre fini de textes est produit, du moins sur notre planète. Si l’on se projette vers l’avenir, sans limite temporelle, en supposant que l’humanité subsiste sous une forme ou une autre, un nombre infini, mais dénombrable, de textes sera produit, et chacun sera associé à un nombre entier, autrement dit un élément de l’ensemble des entiers naturels N.

Si l’on examine la suite U=012345678910111213141516171819202122… obtenue par concaténation des nombres entiers pris dans l’ordre dans l’ensemble des entiers naturels N, alors, par construction, U recouvre N. En effet, tout entier naturel n pris dans N correspond à la n-ieme concaténation constitutive de U, autrement dit n s’exprime comme une sous-séquence de chiffres de U.

U est appelée suite univers (en base 10). Tout nombre réel dont la suite des décimales est une suite univers est appelé nombre univers. On conjecture que le nombre Pi (le ratio entre la circonférence et le diamètre d’un cercle) est un nombre univers, la preuve reste cependant à établir. En conséquence, tout ce qui peut être écrit l’a, d’une certaine manière, déjà été. On peut également considérer que notre avenir est très probablement déjà inscrit dans les décimales de Pi.

Mais si “Tout est écrit”, rien n’est déterminé pour autant. Si nous tenions à jour le journal quotidien de nos activités, un journal intime, celui-ci existerait déjà dans sa globalité dans les décimales de Pi. Toutefois, la position de celui-ci dans la suite des décimales ne sera déterminée qu’à notre mort. À moins d’être un adepte du stoïcisme, il ne tient donc qu’à nous, pour autant que nous en soyons capables, de choisir parmi l’ensemble infini des histoires écrites, celle qui sera la nôtre.

Tout est donc écrit, mais tant d’aléas demeurent ! Il en va de même pour l’histoire de l’humanité et de son avenir, comme le confirme le rapport du NIC.

Puissent le ou les grands timoniers œuvrant à la destinée du monde faire partie des rationalistes humanistes éclairés. Puissent-ils nous engager dans la moins mauvaise des directions, en surfant sur des décimales de Pi engageantes, et pourquoi pas, aussi inspirantes que les 66 (nombre semi-parfait) premiers éléments de la suite.

Que j’aime à faire apprendre ce nombre utile aux sages !3 1 4 1 5 9 2 6 5 3 5
Immortel Archimède, artiste ingénieur,8 9 7 9
Qui de ton jugement peut priser la valeur ?3 2 3 8 4 6 2 6
Pour moi, ton problème eut de pareils avantages.4 3 3 8 3 2 7 9
Jadis, mystérieux, un problème bloquait5 0 2 8 8
Tout l’admirable procédé, l’œuvre grandiose4 1 9 7 1 6 9
Que Pythagore découvrit aux anciens Grecs.3 9 9 3 7 5
0 quadrature ! Vieux tourment du philosophe1 0 5 8 2 9
Insoluble rondeur, trop longtemps vous avez9 7 4 9 4 4
Défié Pythagore et ses imitateurs…5 9 2 3 0…
Pour obtenir les premières décimales de Pi, chaque mot de ce poème peut être remplacé par le nombre de lettres qui le composent6.

_______________________

1 https://www.dni.gov/files/ODNI/documents/assessments/GlobalTrends_2040.pdf

2 https://ec.europa.eu/assets/epsc/pages/espas/index.html

3 Pierre Bergé, Yves Pomeau et Monique Dubois-Gance, Des rythmes au chaos, Collection Opus 64, Éditions Odile Jacob, 1997

4 Jean-Paul Delahaye, « Les nombres univers », Pour la science, no 225,‎ juillet 1996, p. 104-107

5 https://fr.wikibooks.org/wiki/Les_ASCII_de_0_%C3%A0_127/La_table_ASCII

6 Alphonse Rebière, Mathématiques et mathématiciens 1898 (p. 383-384).

Éloge de l’impureté

L’impureté est définie comme l’état d’une entité qui n’est pas pure. Sa définition est relative à la notion de pureté, qui qualifie quelque chose qui n’est ni altéré, ni vicié, ni pollué.

L’impureté est ainsi bien souvent perçue comme un défaut, une anomalie, une imperfection, une altération néfaste. C’est le cas en mécanique des matériaux par exemple, où celle-ci peut nuire de manière catastrophique à leur résistance.

Pourtant, l’impureté peut être parfois bénéfique. En physique électronique1 par exemple, les impuretés ajoutées, lors d’un processus dit de dopage, à un réseau cristallin de silicium permet de produire les semi-conducteurs nécessaires aux équipements électroniques ubiquitaires qui maillent nos sociétés hautement numériques et connectées.

Elle est par ailleurs présente partout dans le monde du vivant, à tel point que l’on pourrait se demander si un monde pur demeure viable.

Le cristal est un exemple d’entité pure. La structure atomique du cristal est ordonnée selon un réseau périodique dans les trois directions de l’espace. La vie a beaucoup de mal à se développer dans de telles structures, comme on peut l’observer dans les déserts de sel (constitués principalement de chlorures, sulfates, nitrates, borates, etc.) organisés en strates cristallines plus ou moins larges. Dans de tels écosystèmes, la vie ne se développe qu’en présence d’impureté en masse et en volume suffisant, en particulier en présence d’eau qui a la faculté de dissoudre les cristaux et de produire une soupe parfois riche et propice à l’émergence de la vie.

En génétique2, le large brassage des gènes mais aussi l’apport d’impureté, c’est à dire l’apport de gènes nouveaux, en particulier obtenus par mutation, évite l’appauvrissement du patrimoine génétique et assure une meilleure adaptation des populations aux évolutions des écosystèmes dans lesquels ils survivent.

L’exemple suivant montre l’impact du taux de mutation sur la convergence d’un algorithme génétique3 dont l’objectif est de deviner par essais-erreurs une chaîne de caractères inconnue fixée initialement. L’algorithme a uniquement accès à la connaissance de la distance entre les chaînes de caractères qu’il est susceptible de produire et la chaîne inconnue à retrouver, à l’instar du jeu du MasterMind. Dans cet exemple, les génotypes, ou codes génétiques, correspondent aux chaînes de caractères, chaque phénotype (ou gène) étant associé à un caractère positionné dans la chaîne. Pour notre exemple, la taille de la population est fixée à 400 individus et le taux de reproduction des individus est de 90%. L’exemple montre que si le taux de mutation est suffisamment élevé, i.e. si l’on introduit un taux d’impureté de 10% dans la population des génotypes (cf. colonne 2), l’algorithme parvient en 200 générations environ (cf. colonne 1) à retrouver la chaîne inconnue : “l’insoutenable légèreté de l’être”4. Ce n’est plus le cas si le taux de mutation est nul ou très faible, i.e. 0.1%. Dans ce dernier cas (cf. colonne 3), l’algorithme ‘tombe’ dans un puits de potentiel dont il est incapable de s’extraire. À noter que l’alphabet à partir duquel les chaînes sont construites est constitué de 256 symboles (codes ASCII), ce qui induit pour des chaînes de 33 caractères (la longueur de la chaîne inconnue dans notre exemple) un ensemble de recherche contenant 25633 ~ 2,96 × 1046 éléments, soit un peu plus de la racine carré des 5 × 1080 atomes contenus dans la partie observable de notre Univers.

#GénérationsProbabilité de mutation = .1Probabilité de mutation = .001
10’54\x87X\x9fp¢\x8f;ÈfOYg3\x8bûzÅTp\x11è\x07\x7f$P\x875ék?\x82′‘C<g)\x84peoTe_JÄ\x8b\t\x80¨J\xa0\x80}¢ô(vQ\x12Ayð\x8bM\x9d’
20‘Z\x03Ejnu\x19\x8d\x8djlesLTlÖ_øzafä*Tz\x1e\x875éun\x86’‘C<gw\x84pezTe_JÄb0\x7fÏgß\x80}oô(vz\x05a4ð\x8bM\x9d’
30‘c:gjulnesjlesL »@âdìz_vè*TV\x1e\x875éuZ\x8f’‘C<qt\x84pqsTe_~rb r÷gßuunô(zz!a4ðnM\x9d’
40‘Z:gjulqjsjlesg »lâdìzbvæ*TY\x1e\x821éun\x86’‘C%gt\x84pqsTe_avb rßgßuuxò(oW!a\x1fðpM\x9d’
50‘Z4ijupqjsjfesg »lçgìz_sè%TY\x1e{0éun\x86’‘C%gt\x84pqsTe_arb nêgßuuxò(oW!a+ðpM\x9d’
60‘Z4foupujsjfeng »lçgìzavè TY\x1e{(éun\x82’‘C%gs\x84ptsTe_arb nêgßuuxò(mW!a+ðpM\x9d’
70‘V4inupqosjaemg »légézdrê!X^\x1e{(éun\x88’‘C%gs\x84ptsTe_arb nêgßuuxò(mY!a+ðpM\x9d’
80‘V-inupuoijaemg »légèudrè X^\x1e{(étn\x84’‘C%gs\x84ptsTe_arb nêgßurxò(mY!a+ðpM\x9d’
90‘V-intputfjabmg »légèudrè \\`\x1e{(étn\x84’‘C%gs\x84ptsTe_arb nêgßuoxò(mY!a+ðpM\x9d’
100‘V/inuputdjaamg »légèrdrè a`\x1ev(étr\x80’‘C%gs\x84ptsTe_arb nêgßuoxò(mY!a+ðpM\x9d’
110‘Q(inuputfnaemg »légèrdsè ae\x1ev(étr\x81’‘C%gs\x84ptsTe_arf nêgßuoxò(mY!a+ðpM\x9d’
120‘V(intoutfnabmg légèrdtè de\x1es(étrz’‘C%gs\x84ptsTe_arf nêgßuoxò(mY!c+ðpM\x9d’
130Q(intoutfnabme légèrdtè de\x1fn’étrz‘C%gs\x84pttTe_arf nêgßuoxñ(mY!c+ðpM\x9d’
140Q(intputfnabme légèrdtè de\x1fn’étrq‘C%gs\x84pttTe_arf nêgãuoxñ(mY!c+ðpM\x9d’
150Q(insoutfnable légèrdtè de\x1fn’étrl‘C%gs\x84pttTe`arf nêgãuoxñ(mY!c+ðpM\x9d’
160L(insoutfnable légèreté de\x1fl’êtrq‘C%gs\x84pttTe`arf nêgãuoxñ(mY!c+ðpM\x9d’
170L(insoutfnable légèreté de\x1fl’êtrl‘C%gs\x84pttTe`arf nêgãuoxñ(mY!c+ðpM\x9d’
180L(insoutfnable légèreté de\x1fl’êtrh‘D%gs\x84pttTe`arf nêgãuoxñ(mY!c+ðpM\x9d’
190L(insoutenable légèreté de\x1fl’êtrh‘D%gs\x84pttTe`arf nêgãuoxñ(mY!c+ëpM\x9d’
200L’insoutenable légèreté de l’être‘D%gs\x84pttTe`arf nêgèuoxñ(mY\x1fc+ðpM\x9d’
210L’insoutenable légèreté de l’être‘D%gs\x84pttTe`anf nêgãsoxñ(mY!c+ðpM\x9d’
220L’insoutenable légèreté de l’être‘D%gs\x84pttTe`anf nêgãsoxñ(mY!c+ðpM\x9d’
230L’insoutenable légèreté de l’être‘D%gs\x84pttTe`anf nêgãsoxñ(l[!c+ðpM\x9d’
240L’insoutenable légèreté de l’être‘D%gs\x84pttTe`anf nêgãsoxñ(l[!c+ðpM\x9d’
250L’insoutenable légèreté de l’être‘D%gs\x80pttTe`anf nêgãsoxñ(l[!c+ðpM\x9d’
Convergence de l’algorithme génétique en fonction de la génération et de la probabilité de mutation

L’impureté, on le voit, a donc une utilité que ce soit en biologie, en physique électronique, en informatique, en optimisation, et sans doute dans bien d’autres domaines des sciences dites dures.

Mais cela vaut également en sciences humaines, notamment sociales ou sociétales. « Si deux hommes ont toujours la même opinion, l’un d’eux est de trop » disait Winston Churchill. Naturellement, la diversité prévaut aussi dans la genèses des idées et des opinions quel que soit le domaine. De leur confrontation naissent la richesse et la nouveauté. La pensée unique, l’adage dogmatique sont irrémédiablement sources d’appauvrissement, la pensée hors cadre potentiellement source de création, d’innovation et de progrès.

Alors, pour faire face à l’insoutenable pureté des mondes ‘idéalisés’ que sont prompts à nous vendre certains idéologues, peu importe leur obédience, la lucidité n’impose-t-elle pas de défendre pied à pied les seuls garants de la diversité des hommes et des idées que sont l’universalisme et la laïcité ?

N’est-il pas crucial de prêter une oreille éclairée, de temps à autre, aux lanceurs d’alerte, aux voies dissidentes, aux troubadours, aux marginaux, aux impertinents, aux artistes, aux fous du roi, aux mouches du coche, aux grains de sable ou de folie, à nos Charlie, à nos détracteurs, aux troublions qui contestent l’ordre et la morale bien-pensante établis, et pourquoi pas à quelques unes de nos pensées non conformes, subversives ou contraires aux us et coutumes ? Qui sait, quelque chose de bon pourrait en sortir et notre survie, en tant qu’espèce, très probablement en dépend.

Tant que les saltimbanques auront droit de cité et que leurs chansons courront dans nos rues5, nous saurons que nous sommes libres.

______________________

1 https://sites.google.com/site/transistorhistory/faraday-to-shockley

2 Griffiths AJ, Miller JH, Suzuki DT, Lewontin RC, Gelbart, eds. (2000). An Introduction to Genetic Analysis (7th ed.). New York: W. H. Freeman.

3 Genetic Algorithms in Search, Optimization, and Machine Learning, David Goldberg, Addison-Wesley Professional, 11 janvier 1989.

4 Titre du roman de Milan Kundera, Gallimard 1990.

5 « …Longtemps, longtemps, longtemps Après que les poètes ont disparu Leurs chansons courent encore dans les rues… », L’âme Des Poètes, chanson de Charles Trenet.

Indécidabilité et divine nécessité

Depuis la nuit des temps humains, depuis qu’Ève a croqué le fruit défendu pour certains, l’Homme cherche à comprendre. Ses avancées remarquables dans tous les domaines abordés constituent des univers en forte expansion de savoirs transmis de génération en génération. L’Humanité s’élève toujours plus haut, sans limite apparente, repoussant peu à peu les croyances et les Dieux vers les territoires restés, pour l’instant, inexplorés.

Bien sûr, cette élévation ne s’effectue pas sans heurt, parfois même est-il nécessaire de remettre Dieu à sa place. Les plus hardis comme Icare s’en sont brûlés les ailes. D’autres, comme Galilée, ont dû se dédire, leurs découvertes ayant été jugées blasphématoires en leur temps. Faire de l’ombre à Dieu n’est jamais sans risque, même si « E pur si muove! ».

L’homme s’élève malgré – ou est-ce grâce à ?- ses imperfections comme sa convoitise, son avidité, son orgueil, ses prétentions, son égoïsme, son caractère belliqueux et tant d’autres (une rapide recherche sur la toile permet de dénombrer plusieurs centaines de ‘défauts’) auxquelles s’ajoutent ses innombrables erreurs.

Certains poussent l’arrogance jusqu’à prétendre, comme Pierre-Simon de Laplace1, qu’ils n’ont pas besoin de l’hypothèse divine pour décrire le cosmos. Que dire des physiciens comme Stephen Hawking qui avancent pouvoir, un jour, établir la théorie du Tout2 ?

Dieu serait-il formalisable, du moins en partie ?

Quelques uns se sont risqués à ce périlleux exercice. La tentative de Kurt Gödel (1906-1978), un logicien célèbre d’origine autrichienne, est assez exemplaire. Gödel a proposé une preuve ontologique3 statuant sur la nécessaire existence de Dieu. Le paradigme formel utilisé par Gödel est une logique d’ordre supérieure qualifiée de logique modale classique. Celle-ci inclut notamment les modes possible et nécessaire. Ce qui est intéressant dans la proposition de Gödel n’est pas tant la preuve en soi, mais plutôt la manière avec laquelle il axiomatise le divin. Dans le formalisme proposé, Dieu est une entité définie comme toutes les autres par le biais de propriétés. Ces dernières sont supposées polarisées : elles sont soit positives, soit non-positives (le ou est ici exclusif). Pour Gödel, une entité divine se doit de posséder toutes les propriétés positives, et uniquement les propriétés positives. Gödel ne définit cependant pas le concept de positivité, il axiomatise simplement le fait que « être divin » est une propriété positive au même titre que la propriété d’existence (exister est positif). Ainsi la preuve existentielle de Dieu repose sur une propriété de positivité non définie qui laisse un goût d’inachevé. On peut également noter que, selon ce formalisme, l’Homme, entité imparfaite, donc par essence non divine, sera nécessairement associé à quelques propriétés non-positives4 (les marqueurs de son imperfection, incluant peut-être sa qualité de mortel ?), la non-positivité étant elle-même non définie.

On peut discuter et ergoter à l’infini sur l’intérêt de la proposition de Gödel ou sur les apparents paradoxes que celle-ci serait susceptible de faire émerger. Dieu reste pour beaucoup d’entre nous imperméable à toute formalisation. Pour rester dans le paradigme logique et dans le contexte des travaux de Gödel, n’est-il pas plus séduisant, et bien plus universel, de considérer que l’existence – au même titre que la non existence – d’une entité divine est indécidable5 ? Cela présente l’avantage de maintenir toutes les hypothèses, notamment l’existence ou la non existence de tous les panthéons, qu’ils soient monothéistes ou polythéistes.

Enfin, si l’on estime que Dieu est hermétique à toute description formelle, ou si, comme le Marquis de Laplace, l’on considère que « Dieu étant une hypothèse qui explique tout mais ne prédit rien, il n’est pas utilisable dans le cadre de la science », ou encore si notre pensée s’inscrit dans un positivisme scientifique6, nous pouvons toujours, lorsque la nécessité de Sa présence s’impose, le chercher ailleurs, dans le De Rerum Natura de Lucrèce, une sonate de Bach, une peinture du Caravage, sur un sentier Alpin, le long d’une côte sauvage, au cœur de la voûte céleste, mieux encore, où bon nous semble. Car Dieu, dans sa sphère d’indécidabilité, ne nous a-t-il pas fait don du libre arbitre ?

Que « le donneur de chance, inventeur des poids et des mesures, gardien des routes et carrefours, dieu des voyageurs, des commerçants, des voleurs et des orateurs »7 vous accompagne dans vos quêtes libres et éclairées !

____________________________

1 Extrait de Choses Vues de Victor Hugo : « M. Arago avait une anecdote favorite. Quand Laplace eut publié sa Mécanique céleste, disait-il, l’empereur (ndl : il s’agit ici de Napoléon Ier) le fit venir. L’empereur était furieux. — Comment, s’écria-t-il en apercevant Laplace, vous faites tout le système du monde, vous donnez les lois de toute la création, et dans tout votre livre vous ne parlez pas une seule fois de l’existence de Dieu ! — Sire, répondit Laplace, je n’avais pas besoin de cette hypothèse. »

2 Stephen W. Hawking (28 February 2006). The Theory of Everything: The Origin and Fate of the Universe. Phoenix Books; Special Anniv. ISBN 978-1-59777-508-3.

3 Kurt Gödel (1995). « Ontological Proof ». Collected Works: Unpublished Essays & Lectures, Volume III. pp. 403–404. Oxford University Press. (ISBN 0-19-514722-7).

4 La propriété de négativité n’est pas introduite dans la formalisation de Gödel, seul l’opérateur logique de négation est utilisable.

5 Jérôme Fortier, Une preuve moderne du théorème d’incomplétude de Gödel, Département de mathématiques et de statistique, Université d’Ottawa, Canada.

6 http://augustecomte.org/auguste-comte/positivisme/

7 Hermès : https://fr.wikipedia.org/wiki/Herm%C3%A8s

Des fléaux et des hommes

Le confinement sanitaire est propice à la lecture. Pour quelle raison ai-je eu ce besoin irrépressible de relire La Peste d’Albert Camus ? Peut-être ai-je été influencé par quelques érudits éclairés (Kamel Daoud, Boualem Sansal, Jean-Paul Brighelli, et quelques autres ?) dont les écrits percent encore ici ou là le magma médiatique insipide en ébullition.

Ce roman dont l’action se situe à Oran, en Algérie, juste après la deuxième guerre mondiale résonne si justement avec notre époque, qu’il en éclaire les crises actuelles d’une lumière surprenante, comme si les errements d’hier se répliquaient aujourd’hui, sous d’autres visages, à l’issue de mutations multiples.

Je reproduis ci-dessous une page de ce roman, pour illustrer mon propos autant que la justesse des mots et la précision du récit de Camus. La lecture de La Peste est un véritable antidote à la déconstruction en vogue de la langue, des idées et des idéaux !

“Le mot de « peste » venait d’être prononcé pour la première fois. À ce point du récit qui laisse Bernard Rieux derrière sa fenêtre, on permettra au narrateur de justifier l’incertitude et la surprise du docteur, puisque, avec des nuances, sa réaction fut celle de la plupart de nos concitoyens. Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. Le docteur Rieux était dépourvu, comme l’étaient nos concitoyens, et c’est ainsi qu’il faut comprendre ses hésitations. C’est ainsi qu’il faut comprendre aussi qu’il fut partagé entre l’inquiétude et la confiance. Quand une guerre éclate, les gens disent : « Ça ne durera pas, c’est trop bête. » Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux.”

Albert Camus, LA PESTE, 1947